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Romain Fayolle et les différences France/Amérique du Nord dans le monde professionnel


Romain Fayolle, directeur senior en développement répond à nos questions.


Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Après avoir obtenu un baccalauréat en ES (option économie) dans un lycée de la région niçoise, j'ai entrepris une licence en géographie (option aménagement du territoire) à l'Université de Nice-Sophia-Antipolis. À ce moment-là, je n'avais pas envisagé quitter la région et encore moins m'expatrier sur un autre continent. Néanmoins, la rencontre avec un de mes professeurs a fait en sorte que j'ai déposé mon dossier pour une année d'échange dans le cadre de ma troisième année de licence à l'Université du Québec à Montréal (UQÀM). Grâce à mes résultats, j'ai été accepté et j'ai fait cette année d'échange afin de terminer ma licence. Par la suite, certains événements personnels ainsi que l'attrait de poursuivre mes études au Québec ont fait en sorte que j'ai décidé d'y faire ma maîtrise en Études urbaines, toujours à l'UQÀM.

Une fois diplômé en 2010, j'ai eu un premier poste au Service du développement économique et urbain de la Ville de Montréal en tant qu'Agent de recherche et, par la suite, Commissaire-adjoint au développement économique. Je travaillais principalement sur l'attraction d'investissements étrangers à Montréal et le développement de zones d'activités économiques sur le territoire. Par la suite, je suis devenu permanent (titulaire) dans un arrondissement de Montréal, toujours à titre de Commissaire-adjoint au développement économique, où je m'occupais principalement de soutenir le développement des artères commerciales et de certaines zones industrielles en voie de transition vers de nouvelles activités économiques. Après, je suis devenu Commissaire au développement économique dans un second arrondissement de Montréal, plus en périphérie, afin de favoriser le développement de parcs industriels. En avril 2018, j'ai décidé de quitter la Ville de Montréal afin d'occuper de nouvelles fonctions à titre de Conseiller en développement immobilier pour la Ville de Laval, celle-ci étant la 3ème plus grande ville au Québec et située dans la région montréalaise. En 2020, après près de 10 ans dans la fonction publique, j'ai décidé de rejoindre une entreprise immobilière intégrée verticalement à titre de Directeur - Développement puis Directeur sénior - Développement depuis quelques mois. Grossièrement, je suis responsable de l'ensemble du processus de pré-développement de projets résidentiels, commerciaux et mixtes, c'est-à-dire de leur élaboration à l'obtention de toutes les autorisations nécessaires.


A quoi ressemble le travail en Amérique du Nord, quelles sont les valeurs et le concret des pratiques ?


En évitant de faire des généralisations trop simplistes, un employeur au Québec mettra beaucoup d'emphase sur le travail de l'employé. Il jugera la qualité et le niveau d'implication de celui-ci ainsi que sa volonté de trouver des solutions et d'améliorer le fonctionnement ou les processus de l'organisation. Il reconnaîtra par divers moyens les efforts effectués mais sera en mesure aussi de dire ouvertement ce qui est problématique et ce qui doit être amélioré. Dans ce dernier cas, un employeur ne s'attardera pas à essayer d'accompagner un employé qui ne veut pas faire d'efforts et décidera assez rapidement de le remplacer. Bien entendu, cette dernière affirmation s'applique qu'aux entreprises privées puisque les fonctionnaires bénéficient d'un statut particulier. Autre élément important, les diplômes ont une importance relative, le plus important restera les expériences de travail. Vous aurez beau sortir de la meilleure école, vous serez jugé en grande partie sur ce que vous avez fait et les résultats que vous avez obtenus. De plus, la personnalité de la personne sera importante. Il est important d'être ouvert d'esprit, créatif, agréable et d'avoir de l'entregent.




Il semble que la relation au travail soit différente entre France et Québec sur des points bien concrets : flexibilité de l'emploi, rapport à la hiérarchie, rythme, vacances, ambiance, vous pouvez-nous en parler ?

Je ne m'aventurerai pas dans une comparaison entre le marché du travail en France et au Québec puisque je n'ai jamais travaillé dans l'Hexagone en dehors de stages étudiants et d'emplois d'été. Néanmoins, pour en parler souvent avec des amis et de la famille proches, ci-jointes les principales différences que j'ai pu identifiées : - En ce qui concerne les vacances, sauf erreur de ma part, le minimum légal au Québec est de 2 semaines de congé par année. Par contre, avec l'âge et avec de plus en plus d'ancienneté au sein des entreprises, les employés peuvent bénéficier d'en moyenne 4 semaines voire 5 semaines de congé en fin de carrière, sauf dans les administrations publiques ou dans les grandes entreprises où cela peut être plus parce que cela est normé dans des conventions collectives. Il est important de mentionner qu'au Québec, lors d'un processus de recrutement, le futur employé pourra faire le choix de négocier le nombre de semaines de vacances au lieu de son salaire. - En ce qui concerne la flexibilité de l'emploi, un emploi « permanent » correspond à un CDI mais la protection de l'employé est limitée. En effet, s'il le souhaite, l'employeur peut décider de remercier la personne dans la journée même. À l'inverse, si un employé décide de démissionner de ses fonctions, il peut s'entendre avec son supérieur sur la durée de la période de préavis mais, dans la plupart des cas, il s'agit de deux semaines. - En ce qui concerne le rapport à la hiérarchie, celui-ci varie beaucoup entre les grandes et les petites organisations. Les premières vont avoir beaucoup plus de procédures et de processus alors les deuxièmes fonctionnent plus de manière « organique », c'est-à-dire à l'horizontal. Dans tous les cas, la hiérarchie est moins ressentie. Au Québec, il sera tout à fait possible de tutoyer son supérieur immédiat en l'espace de quelques heures ou jours et, après un certain temps, de faire des activités avec le reste de l'équipe à l'extérieur (ex. prendre une bière après le bureau, etc.). - En ce qui concerne le rythme de travail, au Québec et de manière générale, les employés travaillent entre 35 et 40 heures / semaine. Globalement, les employés commencent vers 8 h 15-30 et terminent vers 16 h 30-17 h. Les pauses pour le déjeuner sont courtes et les personnes sortent peu à l'extérieur pour manger. En très grande majorité, les personnes apportent leur repas au bureau. - En ce qui concerne l'ambiance, il est important d'être positif et agréable envers ses collègues de bureau. Ils n'apprécieront pas quelqu'un qui ne l'est pas et celui-ci se retrouvera rapidement isolé. Il est important d'avoir quelques interactions cordiales le matin par exemple, mais elles doivent être assez limitées et ne doivent durer que quelques mots. - En ce qui concerne le rapport à l'embauche, les différences sont aussi importantes. Les CV ne sont pas préparés de la même manière puisqu'au Québec, ceux-ci ne doivent pas inclure l'âge, une photo ou encore le statut personnel. Un employeur considérera qu'il n'a pas besoin de connaître ces informations. Les expériences d'emplois précédents devront être détaillées et axées sur les résultats mais pas les diplômes, ceux-ci étant secondaires. Enfin, il sera important de présenter l'obtention d'éventuelles bourses ou les implications dans la communauté (ex. bénévolat, etc.).


Un emploi permanent, équivalent d'un poste en CDI à la française, peut donc se voir licencier sur le champ, il n'y a donc ni délai, ni contradictoire. Je vais me faire l'avocat du diable, n'est-ce pas à l'image d'une toute puissance de la hiérarchie ? En tout cas une différence France-Québec notable.


En général, une entreprise privée peut effectivement licencier une personne pour une raison ou pour une autre. Un licenciement économique est possible mais il doit être démontré et s’applique à plusieurs personnes à la fois selon des seuils déterminés. Une personne peut être licenciée dans la journée même mais en même temps, elle peut commencer un nouvel emploi de la même manière. Il faut garder en tête qu’un licenciement à l’amiable n’existe pas et que les allocations chômages sont beaucoup moins importantes et longues qu’en France.


Il s’agit d’une vision beaucoup plus nord-américaine du marché de l’emploi, celle-ci étant plus dynamique. Il reflète aussi une certaine mentalité où les personnes savent que l’appareil étatique est moins protecteur, raison pour laquelle, les organismes communautaires et les associations, à mon avis, jouent un rôle beaucoup plus important.


Comment expliquez-vous un taux de chômage deux fois plus faibles au Québec par rapport à la France ?

N'étant pas un spécialiste du marché du travail, je ne m'aventurerai pas dans une tentative de faire des conclusions sur ces différences mais je propose deux pistes de réflexion à explorer. Premièrement, je pense que la très forte flexibilité du marché du travail y est pour beaucoup. Au Québec, si un employeur décide de procéder à l'embauche d'un employé, il sait qu'il pourra le remercier dans le cas où il y a une baisse de l'activité économique ou si celui-ci ne répond pas aux besoins. Deuxièmement, les charges devant être payées par un employeur sont beaucoup moins importantes au Québec qu'en France.


Les chiffres du burn-out explosent en France, on pointe la pandémie, le télétravail, qu'en pensez-vous et est-ce la même chose de l'autre côté de l'Atlantique ?

Je pense que le marché de l'emploi au Québec vit une situation identique à laquelle il faut ajouter l'importante pénurie de main-d'œuvre dans tous les secteurs d'activité économique. Actuellement, dans une très grande majorité d'organisations, il manque des employés et les chiffres du chômage sont très bas. Cet élément entraîne une surcharge importante sur les autres employés.


Vous connaissez la culture française, indirectement son monde du travail, quels conseils donneriez-vous à un français désirant s'intégrer sur le marché nord-américain ?

Parmi les nombreux conseils à donner, j'en mentionnerai deux. Premièrement, selon moi, le plus important lorsqu'on veut s'intégrer dans le marché du travail québécois et au Québec de manière générale est de comprendre que la société québécoise est très différente de la France. Les Québécois parlent effectivement Français, ont un côté européen plus fort mais ils sont nord-américains avant tout. Pour un Français qui immigre au Québec, il est bien important de comprendre qu'il ne retrouve pas la France à 6 000 km de la métropole mais qu'il sera dans une société distincte ayant ses propres façons de faire et de penser. Il devra aussi intégrer que les services offerts par le gouvernement québécois / canadien ne sont pas les mêmes qu'en France. Dans certains cas, il y aura des comparables et dans d'autres, non. Deuxièmement, il est important de comprendre que les employeurs québécois apprécieront les diplômes obtenus en France mais en aucun cas, ces derniers seront des sésames vers d'importantes fonctions dans une entreprise ou des arguments en vue d'obtenir certains privilèges (ex. bureau fermé, etc.). Si la situation se présente, il sera important d'accepter de devoir éventuellement repartir plus bas qu'espéré dans une organisation et de devoir faire ses preuves. Un employeur québécois sera satisfait d'embaucher une bonne ressource pour son entreprise mais elle ne sera pas attendue comme le messie.

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