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Jacques Trémintin "Sortir des idéologies pour répondre aux besoins de l’enfant"

Jacques Trémintin répond à nos questions.



Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?


Après m’être orienté vers le monde de l’industrie, j’ai suivi une formation de remise à niveau (diplôme d’accès aux études universitaires) et j’ai engagé des formations dans le secteur social. J’y suis entré tardivement, à l’orée de mes trente ans. J’ai effectué toute ma carrière en protection de l’enfance dans un service de l’Aide sociale à l’enfance. J’ai fait valoir mes droits à la retraite en avril 2020. Parallèlement, j’ai commencé à écrire dans Lien Social en 1994, des recensions de livre, puis des reportages et des articles de fond. Je le fais toujours, me consacrant plus toutefois à la gestion des rubriques ouvertes aux contributions extérieures.




La protection de l’enfance irait toujours mal, est-ce une illusion médiatique ? Est-ce vraiment différent aujourd’hui et en quoi ?


Accompagner des enfants en danger confronte au syndrome de l’éponge : s’imprégner de leur mal-être. Cela peut en partie expliquer le malaise récurrent dans ce secteur. Des circonstances particulières sont venues toutefois en rajouter à la souffrance au travail : l’impuissance à répondre aux besoins des publics en risque ou en situation de danger. Dans mon département, on comptabilisait début 2022, 280 mineurs bénéficiaires d’une mesure judiciaire de protection pour lesquels aucune solution décente ne leur était proposée, puisqu’il n’y a plus aucune place d’accueil disponible. Autre dysfonctionnement majeur, la réduction drastique des lits de pédopsychiatrie (passés dans mon même département de 30 places à 9, ce qui crée une liste d’attente de … 90 mineurs). Des enfants au profil atypique et à besoins particuliers sont orientés (quand les places existent) en famille d’accueil et/ou en foyers, sans que ces dispositifs ne soient formés ni préparés à les accueillir, ce qui provoque des situations explosives. L’institution de protection de l’enfance est devenue, à son corps défendant, maltraitante. Pour survivre face à une telle situation, les professionnels doivent naviguer entre deux extrêmes : le cynisme (se dégager de toute responsabilité) et la culpabilité (se sentir complice).




Est-ce que les problèmes français sont finalement les mêmes partout dans le monde ?

De quoi aurait besoin la protection de l’enfance selon vous ?


J’ignore l’état de la protection de l’enfance à l’étranger, connaissant juste les dégâts dans le monde anglosaxon de l’idéologie de l’attachement : les parents s’y voient imposer un délai court pour démontrer la valeur de leurs compétences en la matière, sans quoi leur enfant leur est définitivement retiré, avec à la clé une adoption forcée. Mais ces dérives sont le pendant inverse d’autres dégâts liés dans notre pays au maintien du lien à tout prix fondé sur l’essentialisation de la famille élevée au rang de seul milieu naturel apte à faire grandir un enfant : « le meilleur des placements ne vaudra jamais autant que la pire des familles ». De quoi aurait besoin la protection de l’enfance ? D’arrêter de dépenser des milliers d’euros en confiant à des cabinets privés le soin de nous expliquer ce qu’il faudrait faire et s’en remettre à l’expertise des professionnels qui ont bien des choses à dire, mais qu’on écoute rarement.

Si vous deviez changer une loi ou une procédure, quelle serait-elle ?


Sortir des idéologies pour répondre aux besoins de l’enfant et non à ce qu’on croit bon pour lui, en se fondant sur des représentations dogmatiques. Ensuite, disposer un large éventail d’offres d’intervention. Cela prendrait toutes les formes nécessaires : famille d’accueil, foyer classique, structures de bas seuil, appartements, petites unités, lieux de vie, séjours de rupture, espaces d’apaisement ou de mise au vert, lieu d’accueil prenant en charge des troubles spécifiques (autisme, psychose, troubles du comportement …) etc... Les liens familiaux devraient pouvoir être modulés et évolutifs depuis le placement de l’enfant en un lieu tenu secret pour protéger de relations parentales nocives jusqu’au maintien dans la famille avec une intervention éducative intensive, et entre les deux tous les stades possibles. Mais, cela demande des investissements financiers en contradiction avec la doxa de la rigueur budgétaire qui cherche à réduire au maximum les dépenses sociales.

Comment concevez-vous la supervision dans ce milieu ?


Une supervision devrait permettre aux professionnels 1) de mesurer les effets psychiques de leur implication et des situations auxquelles ils sont confrontés, 2) d’affiner les motivations profondes qui les conduisent à adopter leurs orientations de travail 3) de déconstruire leurs modes de fonctionnement collectifs.


La page de la revue Lien social, quinzomadaire indépendant est ici : https://www.lien-social.com/
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