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Audrey Mady "Protection de l'enfance : la perte de sens qui fait fuir les professionnels"

Audrey Mady, chef de service éducatif répond à nos questions.



Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?


Je suis entrée par hasard dans le secteur de la protection de l’enfance. J’ai ce qu’on pourrait appeler un parcours « atypique ». Sans diplôme et en recherche d’un métier, je suis embauchée en tant qu’éducatrice non diplômée dans une maison d’enfants du 94 en 2003.- A l’époque ce n’était pas un problème. L’établissement ressemblait davantage à un internat qu’à ce qu’on appelle aujourd’hui une MECS. L’établissement a engagé des transformations. Une professionnalisation rendue nécessaire au regard de la loi de 2002, toute nouvelle à l’époque. J’ai ainsi pu bénéficier de différentes formations. Celle sur le travail avec les familles est celle qui aura contribué à forger une partie de mon identité professionnelle et à soutenir mes convictions en la matière. J’ai obtenu mon diplôme de monitrice éducatrice puis celui d’éducatrice spécialisée quelques années plus tard.

Après 11 ans de travail quotidien en MECS, une mission de coordination et des interventions en IRTS, j’ai évolué vers une fonction de chef de service toujours dans une MECS avec un public adolescent. J’y ai exercé durant 7 ans.

En 2021 j’ai fait le choix de la mobilité professionnelle vers le haut Rhin. J’ai aujourd’hui sous ma responsabilité un service de rencontres médiatisées externalisées.


La protection de l’enfance irait toujours mal, est-ce une illusion médiatique ? Est-ce vraiment différent aujourd’hui et en quoi ?

Mon regard à évolué avec les fonctions occupées. J’ai appris à regarder au-delà des murs de l’institution. J’ai le sentiment que la situation s’est dégradée effectivement.

Les problématiques rencontrées sont équivalentes aux précédentes mais le système de protection de l’enfance, sa complexité, freine la mise en œuvre de mesures de prévention et de protection efficientes. Les enfants n’en sont plus. On parle de mesure, de prix de journée, de portefeuille de situations. De nombreux impératifs administratifs pèsent désormais sur chacun des opérateurs. Les équilibres budgétaires sont recherchés. La protection de l’enfance, comme l’hôpital quelques années plus tôt, cherche à rationaliser les coûts. On spécialise. On cloisonne. On démultiplie les interventions, les passages d’un service à un autre. Chacun réalise sa tâche pour l’enfant, sans l’inscrire dans le schéma global des besoins de la famille et au regard de son environnement. Cela qui rallonge considérablement le temps de l’intervention voire la rend inopérante.

L’action des services ne se fait plus dans une temporalité adaptée aux besoins des enfants et de la famille. Cela a nécessairement des effets sur chacun des éléments du système. La famille comme les travailleurs sociaux sont impactés par le manque de coordination, de sens. Ainsi, le système s’épuise et fabrique de l’urgence qu’il n’est pas en mesure d’absorber.

Est-ce que les problèmes français sont finalement les mêmes partout dans le monde ?

De quoi aurait besoin la protection de l’enfance selon vous ?

Je n’ai pas la prétention de connaître ce qu’il se passe partout dans le monde mais je m’interroge sur notre façon de travailler. Chacun constate les mêmes travers, les mêmes défauts dans le système. On en mesure les effets, on s’en plaint. On trouve des responsables, des coupables probablement pour déculpabiliser de participer à un système que l’on sait vicié. Le manque de moyens serait la cause de tous les maux. Toutefois, la crise actuelle du « recrutement » doit nous amener à nous interroger au-delà. Je crois que c’est la perte de sens qui fait fuir les professionnels, ceux-là même qui transmettaient aux jeunes, l’envie d’exercer ces métiers qui ont de tout temps, été mal payés. La revalorisation des salaires, bien qu’elle soit plus que nécessaire, ne sera très probablement pas LA solution.

La protection de l’enfance a, de mon point vue, besoin de s’évaluer, d’être évaluer par des professionnels du secteur et par les personnes qui ont été ou sont accompagnées, pour engager les transformations nécessaires à l’exercice de ses missions. Si vous deviez changer une loi ou une procédure, quelle serait-elle ?


A mon sens, ce n’est pas la loi le problème mais la façon dont elle peut s’appliquer parfois aux dépens des enfants. Le maintien du lien de l’enfant avec son parent en est un exemple. Le maintien de l’autorité parentale dans les situations les plus graves. Il y a une nécessité à interroger les effets de tout ceci auprès des principaux concernés. Famille et enfants prioritairement.


Comment concevez-vous la supervision dans ce milieu ?


A mon sens et comme l’APP, elle est un outil indispensable pour prendre la hauteur et le recul nécessaire sur nos fonctionnements et nos pratiques.

Dans un monde idéal, elle devrait être obligatoire pour l’ensemble des professionnels de ce secteur, cadres compris.

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